L'artiste

Didier Mahieu

Né en 1961 à Jemappes et habitant à Hastière Didier Mahieu se forme a l’École supérieure des Arts plastiques et visuels (ESAPV), à Mons. En 1987, il obtient une bourse d’études pour l’Internationale Sommerakademie für Bilden Kunst, à Salzbourg. II se voit décerner, en 1993, le Prix international Princesse Grace, de la Fondation Prince Pierre de Monaco, lors du grand Prix international d’Art contemporain. Didier Mahieu est professeur-titulaire de l’atelier peinture de I’ESAPV, à Mons, depuis 1999.

L’exploitation des sens

Art, enfance et éveil des sens
Le travail sur les repères sensoriels occupe une place primordiale chez Mahieu. Son écriture plastique est dotée d’un tel puissant « pouvoir de régression » qu’il permet d’accéder à un ensemble de sensations premières (le chaud et le froid, l’attraction et la répulsion…). Ainsi l’art, moyen d’investigation profond, mène l’artiste sur le chemin de la découverte de ses racines. Car l’approche sensible du monde nous entraîne jusqu’à un « arrière-monde », notre univers intérieur. Didier Mahieu compare cette démarche à celle adoptée par l’enfant face au monde. Sans aucun repère, celui-ci est obligé de s’adapter sans cesse à son environnement et se trouve donc en état de création permanente. Il (ré)invente constamment. L’enfant est aussi l’être par excellence qui découvre le monde par le biais de son corps.

L’artiste et l’enfant peuvent ici-bas croître et périr, construire et détruire en dehors de toutes catégories morales dans une innocence éternellement égale à elle-même (Friedrich Nietzsche). Les sens sont envisagés en tant que voie d’accès à la connaissance. Sensualité et intelligence sont profondément liées. Le corps, instrument du plaisir sensible, est sacralisé.

L’art sensoriel de Mahieu nous invite à redécouvrir le monde et nous apporte la preuve que l’homme, grâce à l’art, peut dépasser sa condition. Nous pouvons dès lors espérer mener une existence sans cesse renouvelée, une vie intensifiée.

Art et nourriture

La nourriture, élément fondamental de la vie quotidienne, se retrouve sous différents aspects dans l’oeuvre de Didier Mahieu. Nous pensons d’abord au genre de la nature morte. Mais d’autres oeuvres, telles la cuillère géante, la vaisselle en papier, la table-raie ou encore le « livre à manger » Nourriture, sont également des manifestations du rapport que l’art entretient avec la nourriture. Chez Mahieu, celleci ne reste pas une référence abstraite, une simple thématique puisque la nourriture fait partie intégrante de l’oeuvre d’art. Elle est ainsi utilisée comme matériau primaire. Mahieu recourt par exemple à des aliments comme le lait et le miel. On est obligé de se nourrir tout en sachant que cela peut être néfaste, mais on ne peut pas faire autrement ; pour moi le problème de l’art est identique, c’est une nourriture et en même temps une destruction.2 L’art est antinomique, à la fois construction et destruction. Cette vision paradoxale est profondément ancrée dans la démarche artistique de Mahieu. Si l’acte de se nourrir est généralement perçu comme une lutte contre la détérioration, la nourriture peut aussi se révéler nocive. Mais se nourrir n’est pas seulement un acte physique ; il est également métaphysique : Manger et boire, voir et concevoir, penser et parler, ce sont là autant de voies d’accès à ce qu’il y a de plus sacré au tréfonds de nous et qui est le fait même que l’on est.

Cette dimension est inscrite au sein même de l’étymologie du verbe latin « sapere » (goûter) qui a donné le terme « sapientia » (sagesse). Les problématiques de la relation à autrui et du rapport à soi sont sous-jacentes à l’acte de manger. La nutrition peut être en effet conçue comme une assimilation de ce qui n’est pas moi, comme l’intégration de ce qui est extérieur afin qu’il devienne intérieur. La nourriture me fait autre. Dans Alice au pays des merveilles, elle soumet la fillette à d’incessantes transformations physiques. Le corps d’Alice se disloque ainsi peu à peu jusqu’à ce qu’elle ne puisse plus se reconnaître. Cette crise identitaire, si douloureuse qu’elle soit, est une étape indispensable à la révélation de son véritable moi.

L’inventivité technique

Le laboratoire

Le processus créatif chez Mahieu est conçu comme un vaste champ d’expérimentation où tout devient possible. Chaque expérience recouvre un aspect aléatoire. L’artiste est là pour solliciter les choses et les voir réagir. Il se qualifie lui-même d’« agaceur de matière ». Créer c’est mettre en attente, devenir le spectateur de son travail, laisser venir à maturation pour mieux y revenir. Le « créateurmédiateur», figure de l’artiste comme transitaire d’énergie, lutte ainsi continuellement contre la hantise de l’immobilisme et de la répétition.

Un travail scientifique et symbolique

Didier Mahieu a collaboré avec un chercheur de la Faculté des sciences agronomiques de Gembloux afin de réaliser un travail qui fasse intervenir des champignons dans le processus artistique. L’oeuvre est le résultat de leur morsure du cliché photographique. Si le champignon est un élément intéressant d’un point de vue scientifique, il l’est tout autant symboliquement. Le champignon est la métaphore de ce qui vit à travers la destruction. Ainsi des champignons, tels le saprophyte, se nourrissent de substances organiques en décomposition. Le champignon est aussi le symbole de la fugacité, du nomadisme.

Les éléments naturels

L’eau

L’eau, la grande transformatrice, est un outil de travail intéressant. Mahieu en exploite le côté polymorphe : des dessins sont photographiés dans l’eau, d’autres emprisonnés dans la glace, certains immergés dans l’eau de mer… Créer avec l’eau, c’est travailler sur le temps et la modification. Comment le temps va-t-il altérer les choses et notre regard sur elles ? Comment le filtre de l’eau bouleverse notre façon d’appréhender le monde ? Il s’agit de rendre compte de ce processus vital qu’est la métamorphose. Ce travail primordial sur l’élément aquatique est à la fois technique et métaphysique par la nature même du questionnement qu’il engendre. Mais il revêt également une dimension hautement symbolique qui viendra hanter l’oeuvre future. L’eau, image du monde marin et fluvial, est le symbole même de l’errance. Elle est aussi la frontière entre deux mondes. Ainsi dans la mythologie celtique, franchir la limite aquatique, c’est plonger dans un monde étrange qui peut aussi se révéler macabre. Mais la mort pour les Celtes n’est pas synonyme de fin mais plutôt un entre-deux…
Le feu

La loupe est à la fois un instrument d’observation et de destruction, un filtre déformant et onirique. Agrandir les choses, les déformer pour imaginer… C’est aussi l’occasion pour Mahieu d’illustrer le concept de la destruction créatrice : les cendres des portraits calcinés sont réutilisées afin de réaliser d’autres oeuvres. Ce travail sur le processus de transformation induit l’idée que l’oeuvre est constamment en devenir et qu’elle est le résultat du passage d’un état à un autre.

Le côté multidisciplinaire

Au-delà des clivages esthétiques
Chez Mahieu, les techniques s’entrecroisent et les hiérarchies des genres volent en éclats. Non seulement l’artiste recourt à divers modes d’expression, mais cette multidisciplinarité se retrouve au sein d’une même oeuvre. Nous pouvons donc parler d’une double multidisciplinarité. L’art est conçu comme un métissage personnel des pratiques. Mahieu multiplie les moyens d’expression pour atteindre le coeur même des choses… Ouvert à tous les éléments visuels, auditifs et virtuels, il sollicite tous nos sens. Son oeuvre interroge les relations entre réel et imaginaire et se veut une réflexion sur la perception humaine.

Extrait de Kristel Brusadelli, Didier Mahieu, plasticien conteur. Méta-morphose(s)